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14 octobre 2019 – Le Lundi des Écrivains avec Mazarine Pingeot : « Avec ce roman, je voulais faire penser et sentir ».

Propos autour de son livre « Se taire », aux Editions Julliard. Modérateur : Baptiste Liger, rédacteur en chef du magazine Lire.

 

Mazarine Pingeot est sans conteste possible une des plumes qui ont secoué la dernière rentrée littéraire. Son nouvel opus, sobrement intitulé « Se taire », a fait couler beaucoup d’encre pour ses sources d’inspiration réelles, la grande machine médiatique est ainsi faite. Cela ne doit pas faire oublier le principal : le travail fictionnel puissant que nous propose ici l’auteure, à la croisée de thèmes immuables et d’une certaine captation de l’air du temps.

L’amour des livres lui est venu à l’adolescence et par le biais des légendes de Saint-Germain-des-Prés que sont Albert Camus, Jean-Paul Sartre et surtout Simone de Beauvoir.  Puis le choc de l’écriture testimoniale, symbolisée par le maître Primo Levi. Des livres simples, empreints de la plus noble modestie et pourtant d’une profondeur infinie. La philosophie ensuite, discipline qui l’a happé au point de devenir son métier en parallèle de sa carrière de romancière.

Une distinction intéressante dans son travail d’écrivain se situe entre ses intrigues purement fictionnelles et ses ouvrages directement autobiographiques. L’écriture et la structure n’y sont en effet pas les mêmes. La fiction lui demande plus de travail, notamment sur l’ampleur qu’elle souhaite donner à la narration. Ses œuvres autobiographiques s’apparentent plus dans son esprit à un travail de joaillerie, avec une écriture très axée sur la langue et le choix précis des mots, pour aboutir à une certaine forme d’impressionnisme.

Qu’en est-il de ce nouvel ouvrage, « Se taire » ? L’histoire du viol au centre de l’intrigue est sous bien des aspects tristement banale, selon ses propres mots. Il y a cependant un élément distinctif majeur : l’espace très médiatique dans laquelle elle prend place. Ce point intéressait fortement l’auteure, pour la puissante opposition entre l’emballement médiatique généré et le caractère profondément intime d’une affaire de viol. Elle reconnaît avoir été inspirée par la situation qu’a connu sa nièce, mais parmi d’autres sources de réflexions dont bien entendu le mouvement #metoo.

Il lui importait surtout de creuser sa réflexion et de ne pas écrire en réaction « à chaud ». « Ce n’est pas un livre qui dénonce, c’est un livre qui expose » précise-t-elle. Une idée primordiale lui a notamment servi de boussole : Il y a le fait-divers proprement dit, soudain, violent, choquant… mais il y a aussi l’avant et l’après, tout aussi capitaux. Il importait à notre invitée de traiter avec autant de minutie les éléments annonciateurs et les conséquences, voilà pourquoi le temps de « Se taire » est long.

Le prologue se veut plus dénonciateur, notamment sur le rôle des médias dans le traitement racoleur des affaires de viols et d’harcèlement sexuels, où « qui a couché avec qui » semble parfois être plus important que les solutions sociétales, éducatives et judiciaires à mettre en œuvre pour éradiquer ce fléau.

Malgré tout, Mazarine Pingeot n’écrit pas de démonstrations politiques. Elle souhaitait ici relater et décortiquer des mécanismes, grâce à la complexité que permet l’écriture. Le sujet aurait pu se prêter à la forme de l’essai, mais les thèmes sous-jacents du corps et de l’intime l’ont orienté vers le choix du roman, à son sens plus à même de dépasser la seule réflexion pour véritablement « faire penser et sentir ».